Programme

Publications de tous horizons ce mois-ci, comme toujours, avec aussi un dialogue d'auteur à auteur entre Valérie Forgues et Stéphanie Filion :

- 17 mai – « Le ballet émotionnel » de Romba Moundounga Imoni
- 20 mai – « En trois instants (déjeuner d’avril) de Valérie Forgues
- 24 mai – « Chez Jeannine » de Stéphanie Filion
- 27 mai – « Vers le haut » et « Avec… » de Fiston Mwanza Mujila
- 31 mai – « Triptyque guerrier » de Jean-Baptiste Navlet
- 3 juin – « La prophétie des oracles » de Joseph Kodio
- 7 juin – « Fragments de la mort de Chet Baker » de Stéphane Lambert
- 10 juin – « Images I » de Pierre-André Doucet

A suivre...

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"Le Jour", par Roland Lewis Rugero

Roland Lewis Rugero, médaillé de bronze à Beyrouth, propose ici un texte écrit en réponse au texte La Nuit, de Fiston Mwanza Mujila, médaillé d’or, ajoutant l’intérêt de l’intertextualité à celui du plaisir de lecture.

0.

Aimer c’est exagérer. Haïr autant. Le bitume prend chaleur. Je prend finalement vie. Il fait jour.

1.

Mouvement inverse dans la nuit sur ce boulevard de l’Uprona… L’obscurité m’emmaillote dans ses exigences et ses ombres. Mes orteils trébuchent parfois sur un garnement cuit à point par la faim, et qui n’attend que la fraîcheur nocturne l’engloutisse. Mes doigts s’adossent sur des briques portant des relents de sueur défaits, des traces de cheveux gras et factices, de poils crasses et puants le désespoir, des lambeaux minuscules de tissus et de chairs sacrifiés sur l’autel du dieu fric. Il faut manger, non?

Près brillent des phares de jeeps blanches immatriculées en bleu, des carrosses de taxis transportant des gamines excitées et droguées, des motos promptes et pressées déposant de jeunes adolescents trépignant,… Loin, mais audible sourd la musique d’une chambre à danser dans laquelle s’engouffrent hommes blancs portant femmelettes noires. Les autres clients, je m’en tape. Dans la nuit, je chasse l’homme blanc: je demande peu, je sais que je vaux plus qu’un hibou.

Pour le moment, il fait jour, sur le boulevard de l’Uprona.

2.

Pèlerinage quotidien, dès la deuxième heure que Dieu a inséré dans la nuit, qui en compte vingt-quatre de souffrances. Je ne m’explique plus ma présence ici, je sais que je devais passer par cette adresse. J’ai déménagé de Ngozi ma terre natale vers la ville, terre des nécessités et des peurs. La faim, la maladie, ma petite fille qui a besoin de manger tous les jours que je souffle. Tous les nuits je souffre. Est-ce vrai? Je vis la nuit, chasseuse et proie constante, menteuse sur ma condition, franche avec mon rêve: quitter la nuit.

3.

Sur la voie se répand une trainée de crachats de ma compagne, enceinte, dangereusement maquillée; et qui veut absolument y croire, qu’elle pourra trouver un homme pour cette nuit. On le sait, nous autres: certains aiment les femmes au ventre fécondé. Ils viennent ici avec des voitures aux vitres teintées, les baissent pour marchander la passe, entre 15 milles francs burundais et trente, vous fixent de leurs beaux yeux de pécheurs, dans lesquels on lit autant la soif de nos maudits bas-ventres que les cris désespérés de leurs femmes, de leurs compagnes et de leurs amantes. Mais nous savons qu’aimer c’est exagérer: ils aiment la tentation. Ils exagèrent quand ils tentent de nous faire croire que nous sommes humains dans leurs regards: allant jusqu’à marchander… Nous sommes arbres du boulevard, briques des enclos, lampes qui diffusent des ondes d’odeurs lascives et d’images d’apocalypse: j’ai dix-sept ans et onze mois.

4.

L’homme est sein: il faut le sucer, lui arracher son sperme et son fric. Telle est notre devise. Nous, moi, ma compagne enceinte, Caroline, Sentine, Suavis, Jetty, Marlène, et une cohorte de nos sœurs qui sont plus ou moins régulières au rendez-vous de notre maquereau: le boulevard Uprona. Une tranche de cette large avenue, une parcelle longue de quelques deux cents mètres sur vingt, savane bitumée sur laquelle les hommes nous chassent, nous autant. Ce sont là, en plein air, offerts et déserts toisons, nos bureaux. Nous poussons comme des fleurs de mauvaise graine, denses et bienvenues, odoriférantes, maigres et pitoyables, marchandises jetées sur le pavé des instincts. La nuit nous habite.

Là-haut brille le ciel d’étoiles rieuses. Nous sourions aussi, nous, avec nos dents trafiquées; nos lèvres mécaniques et déréglées; nos doigts puants le chanvre et les effluves d’aveugles spermatozoïdes; nos ventres évidées de plaisir de table et remplis de boyaux qui s’enroulent sur des membres flageolant, chaînes qui traînent ces navires en érection au tréfonds de nos intimités versant sur l’enfer et la résignation; maigres cuisses qui ne tiennent qu’aux os soudant mollets volages et pieds noircis de poussière amère. Il nous faut vivre avec les étoiles au dessus de nos têtes.

6.

J’avais quinze ans quand j’ai quitté mon village natal. J’avais mis au monde, d’un jeune homme nommé Privat, qui m’avait convaincu de coucher avec pour une promesse de m’acheter une montre. Cet objet. Cette chaîne. Cet assemblage de ferraille et de chiffres clignotants. Montre qui marque l’heure du malheur. Il m’avait promis quelque chose de petit, brillant, de beau, qui puisse remplir de jalousie mes amies. Privat parlait un langage que je comprenais. Je voulais une montre, il me voulait. J’ai cédé. Avec un peu de pudeur, pour ne pas choquer. Dans la campagne, je connais cette musique du donnant-donnant depuis trois ans. A l’époque, j’avais rencontré l’autre fils de Mélchior, Claver. Il devait avoir quinze ans. Il m’a attiré chez lui, promis de m’initier à la chose, j’ai cédé. C’était la première fois. Par curiosité. J’ai eu mal, mais cela s’est estompé par la suite. Le corps est plus solide que cela. Mes parents n’ont rien su. Mon père et ma mère, des adventistes, n’ont jamais rien su. Jusqu’à cette date fatidique où mon ventre s’est mis à gonfler à cause d’une foutue montre.

7.

Avenue de l’Uprona. C’est étrange que cette rue porte le nom du parti qui a mené le Burundi à l’Indépendance. Car ici, nous sommes, moi, ma compagne enceinte, Caroline, Sentine, Suavis, Jetty, Marlène, et une cohorte de nos sœurs, enchaînées par la crainte du lendemain, et le vice de l’habitude. Avenue de la Dépendance. Quand tu arrives à Bujumbura, la chaleur et des questions t’accueillent: d’où viens-tu? (c’est à dire où t’installeras-tu?) Tu bégaies. Puis: que viens-tu faire? Tu réponds: vivre autrement. Encore: comment vivras-tu? Tu t’énerves: Dieu me prendra en charge, comme ces milliers de personnes que l’on croise à chacune des rues. Sauf que le Bon Dieu n’aime pas les petites filles qui pratiquent le sexe pour une histoire de montre. Certes, il peut les aider, je me trompe! Mais je pense qu’il ne les aime pas beaucoup. Il les laisse parfois à leur misère, et elles se démerdent. Moi, fort de ma grande pratique du donnant-donnant, me suis lancée dans la rue. Il faisait soir, et j’avais soif de survivre.

8.

Le premier soir que je suis arrivée, je suis allée voir un ami de mon grand-frère, qui faisait du taxi-vélo. Je lui ai expliqué ma situation, prouvé, bébé à l’appui, la grande détresse que je vivais car je n’avais pas où loger. Il m’a pitoyablement regardé, donné deux milles francs burundais. Puis, sans même un clin d’œil à ma petite fille qui pleurait de soif (mon sein était sec), il m’a pris sur son vélo, m’a fait traverser Buyenzi de part en part, jusqu’à un enclos qui est bordé par la Ntahangwa. Là, près de l’eau trouble d’une rivière dans laquelle des camions charrient au quotidien des pierres et du sable vers des constructions inconnues, j’ai croisé mes sœurs. Je suis devenue «moi, parmi ma compagne enceinte, Caroline, Sentine, Suavis, Jetty, Marlène, et une cohorte de nos sœurs, futures et passées.» Mon bébé pleurait de plus en plus, Suavis lui a donné son gros sein noir au téton long et gras. Mon bébé n’a plus pleuré. Moi si. Pendant de longues minutes. Puis, le soir venu, mes sœurs son allées me montrer notre maquereau. C’était la nuit.

9.

Des pas. Des regards. Des rires, faux, appuyés sur la faim. Des gestes de compréhension, de pitié déjà. Il faisait vingt-deux heures, un vendredi frais. J’avais rapidement mis un jean emprunté à Caroline, et une chemisette appartenant à Suavis. Là, dans l’attente d’un homme, on m’a parlé d’histoire de femmes: mes menstrues à surveiller, mes habits à acheter, mes ongles et cils à tailler, mes hancher à fluidifier, mes plantes de pied à dépoussiérer, polir et enduire de vaseline. Ainsi que du prix de tout ceci. Hein? Vous croyiez que tout cela serait acquis gratuitement? Que le bon Dieu qui n’aime pas les petites filles qui pratiquent le sexe, mais qui les aime quand elles se repentent, c’est vrai; donc que ce Dieu là allait me fournir la longue liste de biens et accessoires que ma nouvelle condition de citadine exigeait? Vous êtes malheureux. Mes sœurs de ce soir-là m’ont averti: pour le premier mois, je leur laisserai la moitié de mon gain. C’est la loi des ligalas: il faut offrir une tournée, pour s’annoncer, prier ses aînées de vous accueillir, leur dire que nous étions Une face à ce maquereau impitoyable et inhumain, ce bitume qui vous accueille dans le froid et l’attente. Pendant que ma fille, âgée de sept mois, dormait à poings fermés, fatiguée du voyage de Ngozi qui avait duré trois heures, sa mère s’installait dans la nuit.

10.

Trois jours plutôt, mon père avait failli me battre. Depuis qu’il avait appris que la petite fille  malvenue que je trainais dans sa maison depuis plus d’une demi année était le fruit d’une simple montre, il était devenu très dur, très croyant. Il ne me parlait que très rarement, alors que ma mère ne se privait pas de me rappeler à chaque occasion mon péché. J’encaissais, je savais que j’étais dans le tort. J’écoutais leurs sermons, j’en avais d’ailleurs ras-le-bol depuis un certain temps, et de découvrir ce regard de dégout sur vous, et de savoir que des murmures indignés accompagnaient chacun de vos passages… A Ngozi, je travaillais comme serveuse dans un restaurant de notre voisin. Un grand frère étudiant, l’autre vendeur au marché, deux petites sœurs sans occupation fixe autre que manger, boire, dormir. Dans trois ans, j’allais me marier. Sauf que cette montre est venue me tendre un piège de temps. Pour assumer mon erreur de jeunesse, j’ai fui cette atmosphère de misère pour Bujumbura. Sans avertir, car ils auraient été contents de lire dans mon regard la détresse résignée d’une fille déchue. Je ne leur ai pas accordée ce privilège. Donnant-donnant: je leur offrais mon départ, ils me donnaient pour que je parte cinquante mille francs burundais pour que je m’installe un commerce. Quand j’avais proposé le deal à ma mère, grosse crise de colère. Une gifle de mon père a failli m’atteindre. Il me fallait fuir.

11.

Sur cette avenue qui porte le nom du parti qui nous a arraché du joug de l’occupation, j’attends toujours notre nouveau colonisateur. L’argent. Les autres clients, je m’en tape. Le Blanc, pas! Enfin, c’est une manière de dire, car un cent ne se refuse pas dans un autre. Donc, si je découvre un Burundais qui laisse trainer quelques dizaines de milliers de francs, je mange. L’argent, comme la faim, ne suffit jamais. C’est un longue queue que notre vie de rat traîne durant tout son parcours. A part la différence entre rat des champs, pauvres et poussiéreux; et rats modernes, gras et puants la satiété; pour le reste nous sommes les mêmes. Le Blanc peut être noir de peau, ou clair, ou trapu, ou scarifié, ou immense; sa blancheur tient à son porte-monnaie. Donc, tapie dans la nuit, je chasse du Blanc. C’est une espèce d’animal très visible durant la nuit, justement parce qu’il est blanc. Roulant à quatre pattes, le regard sûr du client qui sait qu’il est dans un immense marché où les produits sont d’autant plus intéressants qu’ils se vendent d’eux-mêmes. Et si un jour le blanc de l’argent éclaboussait la noirceur de nos vies?

12.

Oui: est la pudeur de nos mères? Avec nous. Mais nous n’en parlons plus. Moi, ma compagne enceinte, Caroline, Sentine, Suavis, Jetty, Marlène, et une cohorte de nos sœurs, futures et passées, nous n’y pensons plus. Il est dit qu’une femme ne sort pas la nuit. Oui, mais il n’est pas interdit qu’une rate passe ses heures nocturnes à fureter dehors pour nourrir les siens. La rate et ses semblables n’ont pas de pudeur, la faim si. Oui: où est la pudeur de nos mères? Là: les heures de la nuit nous drapent et nous cachent dans des instants d’attente et d’espoir tristes. Ici: en nous, fières d’être femmes, d’avoir faim, de vivre de notre corps car chacun vit du sien, finalement. Enfin, très différemment. Pour ce qui est du reste, qu’est-ce que la pudeur? C’est quelque chose qui vous empêche de tendre la main quand on vous passe de gros billets pour quelques moments de donnant-donnant. Ce qui est sûr, ce que la nuit cache magnifiquement la pudeur: qu’est-ce qu’on peut y découvrir!

13.

Suis-je devenue folle? Le jour. Des humains. Dans ma poche droite, mon téléphone vibre: un appel. Je décroche. « Allô!» Je réponds: «Oui!». Suavis: « C’est ta fille…». Sueur. Je dépose violemment mon verre de jus frais fait maison, puisé dans les cuisines du Face à Face. Je me lève. Je sors en courant. Suavis: « Ta fille… » Je tremble. Je fixe, de mes pieds et en remontant, là devant moi, l’avenue de l’Uprona. Longue. Chauffée par le soleil de midi. A l’autre bout du fil: « Une voiture vient de l’emporter.» Larmes qui giclent. Un nœud, ma gorge, j ‘étouffe. Un cri. L’avenue, je m’élance. Une voiture à ma gauche…

14.

La douleur, terrible. Du sang. Des badauds. Le soleil de midi, qui brille, qui brille. Puis un sourire, pour tout cela, pour ma petite fille dont le sourire brille là-haut! Les paupières se ferment lentement, je sens que j’entre dans le jour.


"Fragments de la mort de Chet Baker", par Stéphane Lambert

Stéphane Lambert propose ici un texte-hommage, ou bien un peu plus, entre inspiration et fiction. A lire avec, ou peut-être plutôt après, un peu dudit défunt.

Voix basse. Ecrire dans la rumeur. Certains matins, il vous prend cette même envie : voler comme les oiseaux. Débarrasser le plancher. Et ce n’est pas spécialement mourir que vous désirez. Ecrire dans la rumeur, comme on chanterait dans le vent. Empêcher que les corps ne s’arrêtent en chemin. Aller mieux. Plus rien n’est possible dans ce foutu monde. Dans cette foutue peau usée. Ouvrir la fenêtre. Et d’un coup d’aile, évacuer la gêne. Celle qui vous prend à la gorge quand vous avez trop fumé. Allez.

Image flottant dans la tête comme une fumée (vapeur, tiraillement) aux traits indistincts gravés par les heures et les heures répétées d’écoute. Gueule d’ange fracturée, sourire édenté, musique à la musicalité dissonante, comme calmement psalmodiée à la lisière du feu et de l’eau. Voix basse, tannée. Imprimée dans une enveloppe de silence, là où s’est tue la rumeur de la rue. Le monde dépossédé de sa matière. Alcôve où finissent les chants. Bras décomposés des amants. Au-delà de la puanteur.

Les filles tombaient comme des mouches. Ma voix de velours, ah ! ma voix de velours, chant de glaire, caressait leur instinct de femelle. Ceux qui ne l’ont pas connu n’en connaissent que le cliché. Photos noir et blanc, et lisses, de clubs enfumés. Pas le piquant des yeux, ni les aiguilles. Peau bleuie. Foutue en l’air. À force d’entrer dans mes veines la tranquillité. Couleur morne de fin du monde à quatre heures de l’après-midi. Bruits de rue lointains. Sommeil lourd dans des piaules désordonnées. Ecrasé sous la luminosité abrutissante. Arrière-goût de sexe sur le visage inconnu de filles endormies. Ange tombé du ciel avec dommages collatéraux. Sourire édenté, bite molle. Hécatombe. Il y a des gestes que les artistes répètent malgré eux. Les filles tombaient du ciel comme des mouches. Et je me fracassais la face.

Planer. La musique avant qu’elle ne se torde, la peau avant qu’elle ne vous défigure, le bruit avant qu’il ne survienne, l’oubli… Je ne suis pas le vieillard que je suis devenu (si vite, si soudainement) à vos yeux. Rive opposée. Lèvres immobiles. Je chante de derrière les miroirs. J’arrive à vos oreilles comme un rêve à l’esprit. Serpent hypnotisé par sa propre odeur. J’ai traversé pieds nus les déserts. Des épines cisaillaient ma chair alors que des scorpions suçaient mon sang avec délectation. J’ai laissé faire. La clarté trouble ma vue. Penser a toujours été si pénible. Ces années qu’il me reste sont si lourdes à porter. Je ne veux plus revenir en arrière, aucun lieu n’est assez beau, et que ce ciel m’enchante. Les veines gonflées. Chasser le temps comme… Ce n’est pas spécialement mourir que je veux, c’est me défaire de la lourdeur. Coucher par terre. Sommeiller éternellement. Les voix se confondent avec le bruit de fond. Ruissellement de l’eau se perdant dans le vide. Veines gonflées. Je veux rester avec les anges. Je veux rester avec eux.

M’accrocher à rien. Tenir dans l’air. Il n’y a plus d’endroit sur la peau où viser. Que le soleil paisible. Modigliani n’avait-il pas vu pareil ? Ovale dans lequel je ne reconnais plus mon visage. Écrire avec le vent. Mimer dans le noir l’expression de sa douleur. La merde. Longtemps j’ai rêvé d’une vie simple. Mais rêver, rêver, à quoi cela correspond ? La merde. Je regarde par la fenêtre. Par la fenêtre. Mon rêve s’envoler. La phrase se décomposer comme des cendres. C’était bon.

L’odeur de ce pavé humide me plaît. Y planter mon salut.

"La Prophétie des oracles", par Joseph Kodio

Joseph Kodio représentait le Mali aux Jeux de la Francophonie de Beyrouth. Il propose ici une nouvelle inédite, qui fait suite aux trois déjà publiées ici.

Ce jour là, le ciel était nuageux. C’était le jour de la prophétie. Les premiers oracles Dogons avaient prédit ce jour depuis des siècles.

Les oiseaux s’étaient tus. Le vent ne circulait pas. Le soleil s’était caché derrière de gros nuages. Les puits et les sources d’eau étaient taris. Les chiens hurlaient quelquefois d’un hurlement long et désespéré, et les hommes étaient angoissés sans savoir pourquoi. Que se passait-il donc? Qui était en colère? Le Tout-Puissant Amma? Les ancêtres? Les grands maîtres Nommos? Les totems Binou? Qui?

Seul le vieux Adiè, 33ème Hogon du village, savait ce qui se passait.

Le conseil du village s’était réunit autour du patriarche Adiè pour savoir ce qui se passait. Les oracles avaient reconnu que ça dépassait leurs sciences. Les magiciens n’avaient pas obtenus de résultats après avoir consulté les Binou, les cauris et même l’eau.

C’est ainsi que le conseil du village s’est retrouvé devant la case du Hogon, le chef spirituel. Adiè était Hogon depuis trois années, car il était devenu le plus âgé du village après le décès du 32ème Hogon.

Le vieux Adiè, 33ème Hogon du village, regarda les membres du conseil à tour de rôle, et dit :

-Je vous souhaite la bienvenue dans ma case. Amma vous a conduit jusque ici ! C’est bien la première fois que sept personnes se retrouvent dans cette case en même temps. Qu’Amma, Le Tout-Puissant nous aide à traverser cette présente épreuve.

Allaye, le chef des masques dit :

-Je te salue, grand Hogon, prêtre du Lébbé. Nous sommes venus te consulter parce que nos cœurs sont dans les doutes. Nous avons consulté l’oracle ici présent, il n’a pas pu déchiffrer le mystère. Le chef des chasseurs qui est le plus grand magicien du village, n’a pas réussi à obtenir la réponse des génies. Même le chef de la famille protégée des Nommos n’a pas pu nous fournir d’explications. Nous avons même interrogé en vain les habitants de l’eau. Que devons-nous faire ?

Le Hogon toussa bruyamment, cracha dans une vase en terre cuite, puis dit :

-J’ai bien écouté les paroles que tu as parlé, Allaye. Je suis au courant des peurs qui habitent vos cœurs. Je suis au courant des évènements étranges qui se passent dans le village. Tout a commencé avec la mort de Meneko. Elle est morte dans de conditions étranges. Sa mort n’a pas plu aux ancêtres. Les sept ancêtres Nommos, ainsi que les deux grands maîtres Nommos, ont le cœur rempli d’amertume suite à la mort de leur protégée Meneko. Je vois que tu veux parler, Allaye. Je te donne la parole.

-Merci, honorable Hogon. Si mes paroles sont mal parlées, je te prie de me rectifier. Je me demande pourquoi le cœur des grands Nommos serait rouge de colère. Meneko a été conduite à la mort par des animaux sauvages. Rien qu’en voyant son corps, on sait que jamais un être humain n’aurait pu faire cela!

Le Hogon regarda Allaye qui était le chef de la confrérie des masques, et ne répondit pas. D’un signe de tête, il donna la parole au chef des chasseurs. Ce dernier dit :

-Je pense qu’il n’est pas exclu qu’un être humain a amené Meneko à sa mort. Vous savez tous que beaucoup parmi nous pouvons nous métamorphoser en animaux sauvages et agir comme tels. Certaines personnes, sans se métamorphoser, peuvent contrôler les animaux à distance. Grand Hogon, j’aimerai savoir une chose : la mort de Meneko a-t-elle été provoquée par un habitant du village?

Le Hogon resta silencieux durant deux temps et la moitié d’un temps, et dit finalement :

-Les ancêtres m’ont parlé en utilisant la première parole. Jusque là, ils n’ont jamais parlé au Hogon que dans la deuxième parole que les initiés peuvent comprendre. Mais cette fois, ils m’ont parlé dans la première parole. Ils disent qu’un habitant du village, sous l’emprise du Chacal, a défié les grands maîtres Nommos en s’attaquant à Meneko. Ils m’ont donné cinquante anciens temps, c’est-à-dire trois jours, pour retrouver le coupable et le leur livrer. On ne défie pas impunément les grands maîtres Nommos. Tout le monde sait dans le village que Meneko est leur protégée et qu’elle est de la descendance des Nommos.

L’Oracle demanda la parole, et lorsqu’elle lui fut accordée, il dit :

-Grand Hogon, nous ne pouvons pas nous interposer dans la guerre entre le Chacal et les Nommos. Ils sont tous des fils de Amma Tout-Puissant. Bien que le Chacal a été chassé par Amma, il reste quand-même Puissant et continue à entraver les desseins de Amma et des grands maîtres Nommos. Nous ne sommes que des mortels, comment pouvons-nous intervenir dans la guerre entre les Nommos et le Chacal ?

Le Hogon répondit :

-Les paroles que tu as parlées semblent être justes. Mais souviens-toi que le Chacal a utilisé les hommes pour provoquer les Nommos. Il revient aux hommes de combattre l’envoyé du Chacal pour rentrer dans les bonnes grâces des ancêtres et des grands maîtres Nommos. Un Nommo n’affrontera jamais directement un homme, car ça serait se rabaisser.  En attendant, les Nommos nous ont quitté. L’ancêtre Lébbé ne m’a pas tenu compagnie hier soir. Il n’y a plus d’eau dans les puits, ni dans les marigots. Il ne pleuvra plus jamais, tant que le coupable ne sera pas livré aux grands maîtres Nommos. Ça fait un jour qu’il n’y a plus trace d’eau dans le village.

Le Hogon n’avait jamais aussi longuement parlé. Il regarda sa vase vide et dit :

-Je serai le premier à mourir. Vous savez que je ne dois jamais transpirer, sinon j’en mourrais. Avec le manque d’eau, il fera chaud bientôt, et je vais commencer à transpirer, et cela me conduira à la mort.

-Comment trouverons-nous le coupable, Hogon ? demanda le chef des chasseurs. Dis-nous comment le retrouver et nous agirons avant qu’il ne soit trop tard.

-Le coupable ? Mais le coupable est là, parmi nous.

-Qui est-ce? demanda le chef de la confrérie des masques.

-Je ne pourrai pas le vous livrer. Mon rôle de Hogon est de proteger les membres du village et non de les livrer aux Nommos.

L’Oracle dit:

-Grand Hogon, si tu ne nous le livres pas, nous mourrons tous!

-Oh, non. Il ne faut pas que votre cœur bondisse de désespoir. Vous ne mourrez pas. Celui qui a tué Meneko a agit sous l’emprise du Chacal. Je vais prier Amma, ainsi que les Nommos afin qu’ils l’épargnent. C’est la faute du Chacal, notre compatriote n’a agit que sous l’emprise de ce dernier. Si les Nommos n’écoutent pas mes prières, j’aurai une autre solution.

-Mais grand Hogon, si le coupable a agit sous l’emprise du Chacal, c’est qu’il a fait quelque chose d’impur. Sinon le Chacal n’aurait jamais pu le posséder.

-Je sais tout cela, chef des chasseurs. Nous tous pouvons nous rendre impurs par mégarde. Ce qui arrive devait inévitablement arriver. Les oracles l’avaient prédit depuis des siècles.

Tout le monde regarda le Hogon. Le chef de la famille protégée des Nommos, prenant la parole pour la première fois, dit:

-C’est donc la prophétie qui s’accomplit? Il est dit qu’un jour viendra où les Nommos nous quitteront. Que Amma Lui-même ne nous viendra pas au secours. Que nous serons à la merci du Chacal. Mais la prophétie ne dit pas si nous serons sauvés ou pas.

Le Hogon répondit:

-Aucune prophétie n’est complète. Je crois que nous pouvons encore être sauvés.

Un vent entra dans la case, tourna en rond et disparut sous le lit du Hogon. Ce dernier dit:

-Il est trop tard pour prier les grands maîtres Nommos. Le Chacal est là parmi nous. Il sait que les Nommos nous ont abandonnés. Il veut faire de nous tous ses serviteurs. Ce qu’il ignore, c’est que les ancêtres ne nous ont pas totalement abandonné. Ils m’ont donné le pouvoir de sauver ce village au prix de ma vie. Voici le nom de celui qui a été possédé par le Chacal: c’est Allaye le chef de la confrérie des masques.

Douze paires d’yeux regardèrent Allaye. Ce dernier, stupéfait, dit:

-Grand Hogon, je suis certain que tu te trompes.

-Non, Allaye. N’as-tu pas touché le totem de Dogolou avec la main gauche?

-Oui, je l’ai fait, grand Hogon. Mais je ne l’ai pas fait sciemment. J’avais eu un terrible vertige dans la forêt et j’ai pris appui sur le totem de Dogolou de la main gauche, croyant que c’était un arbre.

-Je sais, Allaye. C’est ainsi que tu as été impur. Le Chacal est entré en toi à ce moment. T’es-tu évanoui ensuite, n’est-ce pas?

-Oui, grand Hogon. Et je me suis reveillé dans ma maison. Je ne sais pas qui m’a transporté chez moi.

-C’est le Chacal qui t’a transporté chez toi. Lorsque tu as perdu connaissance, le Chacal a prit le contrôle de ton esprit. Il t’a métamorphosé en panthère et a tué Meneko. Bien sûr que tu ne te souviens de rien, puisque c’est le Chacal qui te contrôlait. Tu te demandes pourquoi toi? C’est simple: seul le chef de la confrérie des masques a le pouvoir de porter la main sur une protégée des Nommos. Et le Chacal a profité du moment où tu étais vulnérable, pour t’utiliser et assouvir sa vengeance.

Une goutte de sueur tomba du front du Hogon qui poursuivit son explication:

-Je vous demande à tous de rentrer chez vous. Allaye ne paiera pas pour le Chacal. Les Nommos m’amèneront avec eux, j’ai le pouvoir de rejeter les fautes de mes concitoyens sur moi. Je peux payer pour n’importe quel habitant du village. C’est cela la vraie mission du Hogon. Il pleuvra abondamment ce soir. Les puits seront remplis, les sources d’eau seront remplies. Je serai amené dans la vallée interdite où je serai puni pendant deux jours, en subissant de terribles supplices. Ensuite, je rejoindrai les ancêtres et je me reposerai près d’eux. Allez en Paix, mes frères. Qu’Amma vous guide jusque chez vous. Et n’oubliez pas: faites attention à vous. Restez purs, afin que le Chacal ne prenne pas contrôle de votre esprit pour braver les maîtres Nommos. Préparez les cérémonies d’investiture du 34ème Hogon qui n’est autre que notre Oracle ici présent. Allez dans la paix de Amma.

Après le départ de l’assemblée, le Hogon regarda le lit où le vent avait disparut. Il dit:

-Sors d’ici, Chacal. Le temps est arrivé où tu dois être livré aux maîtres Nommos pour être puni.

Les tonnèrent grondèrent. Une foudre pénétra dans la case, et emporta le Hogon dans la vallée interdite.

Une seconde foudre descendit sous le lit du Hogon. Un terrible vent se leva. A l’intérieur du vent s’échappaient de hurlements. De terribles hurlements comme ceux des loups. Tout le village savait que les Nommos emportaient le Chacal pour le punir pendant soixante dix sept anciens temps.

"Triptyque guerrier", par Jean-Baptiste Navlet

Jean-Baptiste Navlet creuse souvent, dans ses textes, le thème de la violence. Il propose ici trois textes de formes diverses mais d’esprit similaire : la folie meurtrière, pendant, avant, après le combat. L’auteur précise, en exergue aux deux textes intitulés « Indus martial », ses sources d’inspiration littéraires, musicales ou cinématographiques (valables pour le premier, mais aussi pour le second).

Der Flammenwerfer

Autour de moi, tous brûlent, tous crient, les objets eux-mêmes hurlent ; tout est chose et toute chose vomit la douleur. Tout souffre. Parcouru par les ronflements des flammes vives, tout hurle, et maîtrisant le grand tout et dominant le grand tout, moi aussi, pour la première fois, je hurle, de bonheur. De toute mon âme et du fond des entrailles, je danse et je sais qu’il n’y a plus désormais rien à préserver. Je hurle et je jouis. Je hurle lorsqu’ils courent, je hurle lorsqu’ils tombent, je hurle tandis qu’ils se traînent au sol et brûlent encore. Hors du temps et affranchi de ce chaos, je suis libre d’en jouir, sans retenue ni limites, maître de tout, sans juges ni pères, premier des Hommes et dernier des humains.

Ici, dans ce village qu’aucun de nous ne connaît, dont même le nom nous est imprononçable, nous dansons notre dernière nuit, sans buts ni repères, sans ordres autres que brûler. Nous incarnons la race des derniers hommes, de ceux qui vivent sans guides autres qu’eux-mêmes, sans boussole autre que la victoire, qui vivent leur nature d’hommes, de chair, d’hormones, de sang et de sang noble, de force et de puissance ; et pourtant chaque village nous éloigne, je le sens au fond de moi, de la victoire de cette civilisation qui est la nôtre et que nous voulions étendre au monde. Cela fait des mois, cela pourrait tout aussi bien faire des années, que j’ai quitté ma vallée paisible, quitté ma vie sereine et saine pour devenir odeurs de poudre, crachats de combustible enflammé, cris éraillés et regards de feu.

On m’a appris qu’il y aurait des ordres à suivre, une hiérarchie, qu’à marcher dans les traces des bottes de mes supérieurs, je serais respecté et porté jusqu’à la gloire parmi les miens. J’ai porté les uniformes ternes et pourtant glorieux, sans galons et pourtant marqués du sceau de la supériorité native de mon peuple, je carrais mes épaules dans la toile lourde et forte. Et je me regardais, avec envie. Je regardais ce que je représentais. J’ai cru qu’à persister dans mon armure de gloire, la gloire s’imprimerait dans ma peau et ma chair, mes viscères, mon âme. Puis j’ai quitté le chemin de la victoire, entraîné par mon armée, et à corps perdu je me suis jeté dans le chaos, le bruit et la fureur, la joie de la décadence.

J’embrase, de toute mon âme, j’enflamme les civils, et je sens le regard de mes compagnons de débâcle dans mon dos. Car mon feu n’est pas celui de tous. Ma fuite est fuite en avant, leur fuite se fait à reculons. Qu’ils me fustigent ; moi, je fuis vers la lumière, dans la lucidité. Entre deux soumissions, j’ai choisi la seule noble, la seule digne : je me soumets aux idéaux et à la perfection. J’ai préféré jouir dans l’artifice de la fuite sans fin vers la destruction, et j’en jouis au rythme des giclées d’huile enflammée et des sifflements grondants du gaz. Je suis devenu, en vérité, malgré mon uniforme sale de vingt jours, malgré ma barbe qui pousse, malgré mes cornées enflammées et dévorées par la fièvre, un Surhomme véritable. Une incarnation de ce que la chair humaine et sa volonté peuvent avoir de plus puissant. Je suis haut comme un dieu, je surplombe les larves, et j’y mets le feu dans le grand rire des anciens. Et je danse, entouré des bruits de chairs qui crépitent et de gorges qui rendent les derniers hurlements, de chœurs d’enfants agonisants et de mères gémissant pour elle et leur enfant, de mâles ayant cru lutter et frappés désormais de la Vérité, ma Vérité : ils sont larves, je suis celui qui les abîmera dans le feu. Chiens.

Et je ferme les yeux et je donne libre cours à ma voix surhumaine, que je ne reconnais plus, sans couper le débit du flammenwerfer. Je suis vide de pensée construite, je suis volonté pure. Je souris et je m’emplis d’émotion, d’exaltation et de jouissance ; je danse jusqu’à l’abandon, dans cet oubli éclatant que seuls les héros connaissent. J’entends les trompes de la Gloire et les chœurs de l’Apocalypse derrière mes yeux, derrière mon crâne, je danse et seuls sont là ma volonté et ma jouissance. Les formes vagues s’enfuient devant moi, autour de moi, je danse et je ne sais plus qui j’enflamme et quels visages, je ne sais plus si l’œil qui éclate était noir, vert ou même bleu, je ne sais plus si les cheveux qui montent à mes narines en projections d’odeurs âcres étaient fins ou grossiers, lisses ou crépus. Je danse et je détruis, voilà tout ce qui est, ainsi que le vomissement plus épais qu’une voix humaine, plus acide que les sucs que je pourrais vomir, et brûlants comme l’enfer, de mon engin. Seul existe sa vibration dans mes entrailles, l’ordre porté depuis le tube jusque dans mon ventre par les tremblements incontrôlables de la machine, l’allègement régulier des réservoirs d’huile et de gaz, et la folie. Punis et détruis.

Et je ferme les yeux et je tourne sur moi-même, brûlant encore et encore le monde entier et sa décadence immonde, punissant tout, crachant mes glaires incendiaires sur le monde et les sous-hommes, tous, perdus dans leurs bassesses et leurs fuites, et je sens les odeurs se multiplier, celles des viandes, hautes et grinçantes, celles des toiles civiles, presque adorables et naturelles, celles des uniformes, épaisses et fermées à l’espoir, tombées au sol en nappes pénibles, et celles aussi des carburants, et celles des pierres surchauffées, et celles des pneus qui prennent feu à leur tour. Je tourne, je danse et je n’entends plus les ordres qui m’intiment de cesser, ni les coups de feu qui crépitent tout à coup ici, ou là, je ne sais plus, et qui déchirent les flammes sans m’atteindre. Que le monde crame.

Je danse et je ris, je ris aux éclats au milieu des vacarmes et des vagues d’odeurs, de la souffrance en nuages et en raz de marée, la leur, tous. Je danse et je ne prête plus attention aux traînées rectilignes dans les souffles de feu, aux lignes de son, droites et portant une balle à leur tête, ni aux cris des vivants ni aux cris des agonisants. Je danse et peu m’importent les balles qui me transpercent, et les flammes qui saisissent les pans de mon uniforme. Je vibre et je ne souffre plus, je ris et je suis déjà bien plus loin que toute cette fange. Porcs.

Indus martial n°1

Prédanstaface : le premier vers est emprunté aux Derniers vers de Pierre de Ronsard, un poème d’espoir sur la mort et l’au-delà, pour ce qu’il est temps de renverser toute chose. Certains tons et couleurs dans les images sont empruntées consciemment à Der Himmel über Berlin (Les Ailes du désir) de Wim Wenders, certains assemblages de termes et les ambiances liées, à Triarii (On Wings of Steel en particulier, et entre autres), ou Baudelaire -hélas-, ou Saint Jean ; l’ambiance est un souvenir de Sophia, l’album Deconstruction of the World. Rien ne naît de nulle part, toute inspiration l’est d’ailleurs, on ne fait jamais que répéter, comme un singe idiot ; reste à le savoir, et à s’en souvenir, et à le gueuler, et à gueuler ; jusqu’à la mort.)

« Je n’ai plus que les os, un schelette je semble »,
Mes entrailles ne sont que réserves de fiel ;
Mon âme et mes vertèbres courbent sous le Ciel
Bleu de cendre d’espoir et blanc de haine ensemble.

Prends un dur destrier, fais-le danser à l’amble :
Pathétique spectacle. Tel suis donc Gabriel
Mais j’éructe du fer fondu, et non pas miel,
Et j’annonce le Glaive et les glaires qui tremblent.

Putrides, mes semblables aux ailes oiseuses ;
Les miennes sont coupantes, de raide métal,
Et déchirent le soir et sa fadeur étale.

Caduques, leurs Nouvelle et Morale vaseuses ;
Il est temps que l’on crie hurle et braille à l’envi
Qu’il est temps de chaumer tout ce qui reste en vie.

Indus martial n°2

Ecraser les carcasses éclatées dans les trous, il faut
Ecraser l’ennemi le tasser dans les trous
Creuser les trous d’obus pour y trouver les os
Ecraser les carcasses écraser chaque crâne
Au talon de la crosse et des bottes écraser
Les carcasses

La carcasse qui craque contre le talon ferré, l’humérus en éclats sous mes pas. Les crocs des mâchoires brisés qui s’enfoncent dans la chair des bottes, le bruit des fibres des muscles qui s’écrasent enrobé par les peaux mortes. Ecraser l’ennemi pour creuser la victoire. Retourner à la nuit ramasser les cadavres à la trêve obligée, écraser l’ennemi sous mes talons d’acier, creuser les trous d’obus pour y trouver les corps et marcher sur des crânes, écraser l’ennemi. Le bruit froid des humeurs qui giclent dans la boue, les ventres qui se vident quand on saisit les corps. Ecraser l’ennemi comme on presse un fruit crevé, l’écraser comme une outre une vessie un sac mort de bile et de sang et de glaire et de merde et regarder en face. Goûter du bout des pieds. Ecraser l’ennemi.

Je m’écarte des autres et je fouille au profond des trous d’obus trop pleins. Je m’éloigne et j’oublie qu’il faut rapporter les corps, j’oublie les ordres et je continue à battre, à combattre, à parfaire encore la victoire. Ecraser du talon un crâne qui dépasse et l’oublier ici, ne pas prendre les corps et les fondre en la terre, écraser l’ennemi comme on pétrit la glaise, mêler les morts aux morts, les rendre à la poussière, calcaire et glaire en pâte. Pétrir et fracasser, le crâne qui résiste, la nuque qui craque avant et la tête qui pend. Du bord du talon noir faire éclater la tempe et m’arrêter, le talon dans les os défoncés. Ecraser l’ennemi et le regarder mort. Puis reprendre les coups et pétrir. Ecraser l’ennemi.

Le soubresaut des cartouches dans le chargeur de l’arme, le sursaut de l’arme noire et argent en bandoulière à l’épaule. Le claquement des métaux graissés, le claquement des os entre terre et talon. Briser des avant-bras tandis que le fusil craque à l’épaule. Ecraser l’ennemi. Le cuir raide des bottes qui craque à chaque pas, et les dents qui se frappent, à chaque coup donné. Faire exploser les os comme on écrase un bréchet, un oiseau, la nichée tout entière, célébrer la victoire en brisant l’ennemi. La pointe de la botte qui frappe en plein nez, la mâchoire éclatée, la main désarticulée. Ecraser l’ennemi.

Du canon du fusil crever les yeux révulsés. Ecraser l’ennemi jusqu’au creux des prunelles, poursuivre dans sa fuite son regard de cadavre. Pousser le canon gris jusqu’à ce que l’œil cède, jusqu’à ce que l’os cède, regarder gicler l’humeur aqueuse repeindre le masque de mort en coulées de jus d’yeux et de sang, parfaire la victoire. Empêcher toute fuite, tout regard qui s’échappe, les yeux qui se referment, les yeux qui se révulsent, les regards retournés vers l’intérieur paisible, vers la mort, célébrer la défaite, interdire la fuite. Ouvrir les yeux des morts en crevant, du fusil. Puis écraser les crânes.

Bourrer les bouches de cailloux, de schrapnels, de balles et de bouts d’os. Fermer les bouches des cadavres. Ecraser les mâchoires d’un coup de pied placé sous le menton, le plus fort que l’on peut, en criant la victoire, plusieurs fois, plus fort, écraser les cailloux, les schrapnels, les balles et les bouts d’os jusqu’à faire pénétrer les symboles de la mort jusque dans le crâne brisé. Ecraser l’ennemi par l’intérieur des bouches.

Déterrer l’ennemi enterré sous les décombres tièdes. Allonger l’ennemi face au ciel gris de cendre. Ecraser l’ennemi sous les parpaings brisés, sous les barres de fer tordues, sous les talons ferrés. Hurler et faire exploser les hanches au claquement soudain, profond et solennel. Faire éclater les côtes aux craquements mauvais, revanchards et multiples. Retourner les genoux aux glissements brisés, aux claquements sourds, aux bruits d’os qui avale. Ecraser l’ennemi dans la poussière et les cendres des vaincus.

Rassembler l’ennemi quand on trouve un cadavre déchiré en lambeaux. Rassembler l’ennemi, le bras séparé du corps enfoncé dans la plaie du suivant, la main morte qui pétrit dans les tripes froidies déchiquetées sans pouvoir les saisir, le talon qui écrase. Pétrir l’ennemi qui pétrit l’ennemi, rassembler l’ennemi en pâte à faire les morts. Terminer la victoire, supprimer l’ennemi. Presser chair contre chair, pétrir sang coagulé dans sang coagulé, écraser l’ennemi des paumes et du poids de tout mon corps, toute la victoire, toute mon armée. Rassembler l’ennemi, les entrailles vidées ramassées et poussées au fond d’une autre gorge, d’une tête sans mâchoire, et pousser du canon du fusil jusqu’au fond des trachées. Et bourrer l’ennemi d’ennemi puis pétrir, écraser l’ennemi.

Qu’ils fassent trêve s’ils veulent.

Ces trois textes sont parus d’abord sur la Zone : Der Flammenwerfer fait partie du projet collectif du Serial Edit, quant aux deux premiers Indus martiaux, ils sont lisibles ici, et .

"Vers le haut" et "Avec...", par Fiston Mwanza Mujila

Voici deux poèmes inédits de Fiston Mwanza Mujila ; avec comme à chaque fois la force accordée à chaque mot, choisi et puissant, et nulle part d’anodin ; la même violence aussi des sensations – et le même plaisir de lecture.

Vers le haut

Remettre la charrue

Derrière le bœuf

De nos gestes-déchets

De nature coléoptère

Et pithécanthrope

De nulle part

Partir

Vers les immensités

Sans cils

Appelés

Demain

Vomir l’angine malsaine

Par-dessus la nostalgie

De ces désirs-cachalots

Nous retenant au sol

Pleurs et hurlements de gésine en bandoulière

En hommes d’argile et cornichons

Avec…

Avec nos tripes empuanties

Avec nos sueurs de fioul

Avec nos pouls qui peinent à battre à la seconde

Avec nos pieds ankylosés

Avec nos mains engourdies de froid

Avec le dernier grain de l’espérance

Ou l’odeur de sang ou une tige d’allumette

Ou les roulements aigus d’une charrue ou les vrombissements

D’une guimbarde sans phares ou l’œil qui bat de l’aile

Ou la rage d’inventer la pluie et le beau temps

Temps sans rictus d’une vie sans ride

Elevons les murs de ce qui reste de nous-mêmes

Une cohorte d’oiseaux galope dans l’immensité d’un ciel vide

Retentit de nulle part un extrait

De symphonie  en ré-mineur Op. 47

Un rire par devers une fenêtre grandement ouverte…

Une odeur de sève…

A relire, tous les poèmes et proses de Fiston Mwanza Mujila sur Les Suites du Phénix.

« Chez Jeannine – menus à prix populaires », par Stéphanie Filion

Stéphanie Filion et Valérie Forgues, qui représentaient l’une le Canada, l’autre le Canada-Québec, aux Jeux de la Francophonie de Beyrouth (où elles ont été récompensées toutes deux par une mention spéciale du jury), ne se connaissaient pas auparavant. Elles témoignent l’une après l’autre ici de leur rencontre et de ses suites, du Liban, d’après le Liban, de l’amitié, et du reste. Le texte de Valérie Forgues est paru jeudi dernier, voici celui de Stéphanie Filion.

You’re spring to me, all things to me. J’éteins le moteur. Je laisse Nina Simone qui chante Wild is the Wind. J’arrive avec sept minutes d’avance à notre rendez-vous. Je ferme les yeux quelques instants. La façon dont elle chante s’apparente à une longue plainte. Au-dessus de ta porte, ton adresse. Le chiffre du  milieu est manquant. C’est pourtant un chiffre chanceux. Je traverse la rue. Dimanche matin, 8h29. Il vente beaucoup. Tu m’attends. Nous ne nous sommes pas vues depuis octobre, dans la chaleur et la poussière de Beyrouth.  Tu es toujours aussi jolie, avec une certaine tristesse dans tes yeux, même quand tu es heureuse. Dans ta maison, il y a un gros chat. Les murs de ta chambre sont peints en rose. Nous sortons. Nous marchons dans le matin froid. Tu as un foulard rouge. Je ne suis pas assez habillée pour le printemps de Québec, pour le vent qui monte de la rivière St-Charles. Tu veux que nous visitions l’intérieur d’une chapelle, la porte est verrouillée. Nous revenons sur nos pas. Tu me parles de Beyrouth. Comment tu en es revenue plus forte. Je te parle de Beyrouth. Comment je n’ai pas voulu en revenir. Tes mains sont glacées, tu les frottes sans arrêt. J’ai froid jusqu’au os, comme si l’eau de la rivière était montée jusqu’à mon corps. Nous arrivons à ce petit boui-boui que tu aimes tant. Chez Jeannine. Tu es pleine de joie car la table près de la fenêtre soit libre. Tu enlèves ton manteau, ton foulard. Tes cheveux sont courts. Tu as des accroche-cœurs, on dirait des pétales déposés autour de ton visage. Tu as mis du mascara. Tu commandes l’assiette brunch numéro un (un œuf, deux crêpes, bacon, saucisses, jambon, patate, pain et confiture). Je prends la même chose. La serveuse apporte deux cafés. Nous posons nos mains sur les tasses. Les assiettes arrivent rapidement. Elles sont blanches et larges, solides, pleines. Je prends une photo du repas, c’est une habitude qui m’est restée. Nous déballons de nos projets d’écriture passés, à venir, comme de nos histoires d’amour, passées, à venir. Tu pars dans dix jours pour Colima, pour un festival de poésie. Je cherche une résidence d’écriture au Liban. Tu me décris un passage de ton roman, deux amies attablées dans un restaurant. Tes mains volètent comme des oiseaux. Nous discutons des hommes qui se laissent sombrer, parfois.  Tu dis : après la rupture, j’ai recommencé à fumer. Nous parlons de la mort quand elle arrive trop tôt. Tu dis : ça me hante sans fin. Je pleure en te racontant une histoire belle et triste à la fois. Tu es très délicate avec tes mots comme avec tes silences. Un de tes amis passe dehors, il te voit par la fenêtre et rentre. Il est Libanais, il pourrait peut-être m’aider. Je lui demande d’écrire son nom dans mon calepin, et son adresse. Il part. Il va marcher le long de la rivière. Nous avons trop mangé. Tu fais signe de te lever pour sortir. Je dis : restons encore deux minutes. La diagonale du soleil s’avance sur notre table. Je sens que le froid me quitte enfin.

A lire en parallèle, le texte de Valérie Forgues, sur les mêmes instants.

"En trois instants (déjeuner d'avril)", par Valérie Forgues

Valérie Forgues et Stéphanie Filion, qui représentaient l’une le Canada-Québec, l’autre le Canada, aux Jeux de la Francophonie de Beyrouth (où elles ont été récompensées toutes deux par une mention spéciale du jury), ne se connaissaient pas auparavant. Elles témoignent l’une après l’autre ici de leur rencontre et de ses suites, du Liban, d’après le Liban, de l’amitié, et du reste.

Je me lime les ongles et regarde Julie & Julia en attendant que tu arrives. Tu sonnes à ma porte à 8h30 précise. Je sursaute et mon cœur bat fort. Du haut de l’escalier, je t’aperçois. Tu portes un imper couleur crème, un bonnet assorti et des gants de cuir. Je reconnais tes boucles d’oreilles en spirales d’or, ornées d’une perle bleutée. Tu es une apparition exquise, sortie d’un film en noir et blanc. Ta nuque est dégagée, tu as fait couper tes cheveux. Tu retires ton béret, passe une main sur ta tête. Tu m’éblouis et je te fais l’éloge des femmes qui portent les cheveux courts. À la grâce mêlée d’arrogance qu’elles affichent, la plupart du temps.

Je te fais visiter l’appartement. Le plancher craque. Dans le salon, tu caresses mon chat qui, étonnamment, se laisse faire. « C’est rose ! » t’exclames-tu en poussant la porte de ma chambre. Ta voix est claire comme celle d’une petite fille.

Le vent froid emmêle mes cheveux et me gèle les mains. Tu allumes une cigarette. Nous marchons jusqu’au bout de la rue Saint-Joseph en parlant du Liban. Nous partageons cette mémoire qui ne nous quitte plus. Quelques jours à Beyrouth comme une étoile au fond de l’œil, dans nos veines la chaleur, Byblos, quelques mots d’arabe et nos cœurs transformés.

Chez Jeannine, devant des oeufs, pommes de terre, saucisses et rôties, je t’en mets plein la vue en faisant mousser la crème dans mon café, un truc que j’ai appris à Jasper à la fin des années ’90…

Nous sommes assises sur une banquette, près de la fenêtre, le soleil nous réchauffe le visage. Les confidences fusent tout autour, la voix de Véronique Sanson en sourdine. Nous nous connaissons à travers le voyage et l’écriture; les données sont authentiques, à fleur de peau. J’ai confiance en toi. J’aime ce rapport simple et vrai que nous entretenons. Je ne cache pas l’admiration que j’ai pour ce que tu écris, pour ton amour du détail, ton esprit à la fois archivistique et onirique. Tu m’inspires.

Il y a des silences, des yeux embués, ta voix qui s’aggrave par moments. Nous nous dévoilons autour d’une deuxième tasse de café, de crêpes et de sirop d’érable. L’amour, les hommes, les enfants, l’écriture, la mort, tout y passe dans un mélange de retenue et de sincérité.

Un ami libanais passe dans la rue. Je lui fais signe d’entrer et te le présente. Et je songe au mystère des rencontres, à la beauté des hasards.

A suivre, lundi : le texte de Stéphanie Filion, Chez Jeannine, écrit en parallèle à celui-ci.

« Le Ballet émotionnel », par Romba Moundounga Imoni

Romba Moundounga Imoni, aux Jeux de la Francophonie, représentait le Gabon et faisait figure de benjamine des candidats et peut-être des Jeux (treize ans). Elle propose ici son dernier poème.

Il y a des fruits juteux, pulpeux agréables au goût,

Qui suscitent en nous une certaine passion.

D’autres regorgent d’aigreur avec  vivacité,

Et nous revigorent la violente amertume.

Il y a des fleurs pour la tristesse,

Et des fleurs pour l’allégresse.

Comme il y a des couleurs pour le bonheur

Et des couleurs pour le malheur.

Il y a bien des sons pour le mariage,

D’autres lorsqu’on prend de l’âge,

Il y en a bien d’autres encore,

Souvent énoncés à notre mort

Mais d’autres plus beaux.

Il y a des mots pour exprimer la joie,

Certains l’effroi,

D’autres le désespoir.

C’est la danse des mots combinés à l’expression

Qui convergent vers l’émotion,

La danse des mots

Aux rythmes des musiques

Chantées par la voix,

Par l’écriture,

Le dessin,

La gestuelle.

C’est la danse des mots et de l’expression cette émotion,

Qui fait la vie.

La vie une suite d’émotion, de rêves.

Le rêve qui constitue l’expression d’innovation de notre fort-intérieur

C’est la danse des mots combinés à l’expression.

Le ballet émotionnel !!

"Dialogues" et "Litanies" de [222] (3/3), par Jean-Baptiste Navlet

Jean-Baptiste Navlet est adepte des voies tlöniennes de la littérature, en pensée comme en actes. Ainsi a-t-il créé un auteur fictif, [222], auteur de dialogues et litanies fictifs. Lors de la première publication (à lire sur le site La Zone), ce jeu de masques n’a pas été révélé et donna l’occasion de voir l’abord tragiquement psychologisant et empathique de la plupart des lecteurs.

Les Dialogues et Litanies de [222] paraissent ici en trois fois ; voici la troisième et dernière partie.

Huitième et neuvième dialogues

Elle venait de sortir de la maison, oui. La dernière des salopes.

- Et vous avez donc pris un couteau.

- Et j’ai donc pris un couteau. On peut rien te cacher, hein, herr Professor Fouille-Merde.

- Ne faites pas d’ironie.

- Et tu me vouvoies, j’ai remarqué. C’est bien, ça. Ils t’ont dit, elle mérite le respect, c’est quelqu’un, désormais, elle est pas lourde au poids de viande mais « elle en a dans le ventre », comme vous dites, tas de porcs.

- Je conserve la distance nécessaire à une psychanalyse efficace, c’est tout.

- Alors qu’avant, tu te disais que t’y goûterais bien, à la petite anorexique, moyennant une transgression minime et temporaire de la distance nécessaire à une psychanalyse efficace.

- … Ecoutez, je ne peux plus rien faire avec vous, vous ne m’accordez plus aucune confiance, j’ignore pourquoi, mais nous ne pouvons plus travailler ensemble, quoi qu’il en soit. Je vais prévenir ces messieurs, qu’ils envoient quelqu’un d’autre.

- Que ces messieurs disposent, oui, et toi casse-toi, fouille-merde. T’as jamais servi à rien. Comme vous tous.

*   *   *   *   *

- Essayez de me dire ce qu’il y avait en vous, à cet instant précis.

- Un cœur, du sang, deux reins laminés par la flotte, un système digestif en kit, un utérus, défloré par mon père le premier février 1991.

- Bien sûr. Mais vous m’avez parlé hier de vos rêves, de votre existence au-delà des choses ; qu’y avait-il, en vous, au-delà du corps ?

- Du sang qui déchirait les parois de mes veines et charriait cent mille millions de lames de scalpel, deux reins encore en résonnance avec les assauts du boutoir de la bite de mon père poussant comme un bélier jusqu’au fond de mes tripes blanches de terreur, et le souvenir de son sperme tiède ; une boule de haine et de fiel et de sang de la vulve à l’arrière gorge.

- Ce que vous me dites, c’est que votre corps se souvenait, que tout passait par lui ? Pas de réflexions, pas de… pensées ?

- Haine et fiel et sang de la vulve à l’arrière-gorge. Ma tête était morte, à cet instant précis. Mon esprit disait oui. Je crois que j’étais fatiguée.

- Fatiguée… inattentive ? Passive ? Ou décidée à faire cesser tout cela ?

- Fatiguée. De tout ça. Du passé, de l’HP, des perfusions, des psys, déjà, à l’époque, de cette maison puante et de ce merdeux. Fatiguée. Alors j’ai laissé mon corps prendre un couteau.

- Votre corps ?

- Mon corps. Il a pris ce couteau sous mon regard, mon corps, sous mon regard qui s’en foutait. Mais dans la maison d’un lâche, il n’y a que des couteaux sans âme, sans coupant, des économes et des couteaux de table. Un seul couteau à viande, caché bien au fond d’un tiroir de la cuisine, un grand couteau noir à bout pointu. Un seul. Il me fallait un vrai couteau, un vrai couteau de chasse, je le savais, d’avance, mais il n’y en avait pas. Mon père, chasser… Le seul contact d’une arme l’aurait fait chier dans son froc. Pourtant moi j’avais besoin d’un vrai couteau. De ceux qui te pénètrent, d’abord, d’un coup sec, sans bavures, jusqu’au fond du bide, de toute leur longueur, de ceux qui ne pardonnent pas. Mais surtout de ceux qui te déchirent encore en ressortant, qui décuplent les dégâts, qui t’arrachent des morceaux en lâche, en barbare, en s’enfuyant. Comme sa bite. Un couteau qui l’aurait déchiqueté autant qu’il m’a déchiquetée, cet enculé. Mais dans sa maison il n’y avait que ce couteau minable. Comme sa bite. Il l’avait gagné dans un supermarché, vous savez. Ce genre de couteau.

J’ai pris le couteau et je suis sortie de la cuisine. Il faisait nuit, la salope de service était partie depuis une heure, environ ; tout était calme. Il dormait, fatalement, il dormait toujours après avoir sauté une pute, c’était sa vie, dormir. Et geindre au réveil. Râler. Geindre, râler et cogner du réveil à la salope du soir. J’ai pris le couteau et j’ai rejoint sa chambre en silence.

J’ai posé mon pied droit sur le lit. Lui, il a remué les épaules. Il devait sortir des bas-fonds les plus opaques de son sommeil, là-bas où il allait croupir chaque soir, après chaque salope, en ronflant. Il s’est mis à geindre très bas. A se plaindre, à se tortiller comme un ver de bois sorti de sa gangue de pourritures. Mais il n’a pas ouvert les yeux. Alors j’ai posé mon pied gauche sur le lit, près de sa tête.

J’ai attendu en silence. Il a cessé de grogner. Alors je me suis penchée vers son visage. Le lit a grincé. Il n’a rien dit. J’ai pris le manche du couteau des deux mains et j’ai pointé la lame vers son cou, jusqu’à frôler la peau tendue. Sur le côté du cou, au milieu. La lame perpendiculaire à la nuque, le tranchant à hauteur de la glotte. Là où une fossette sépare les faisceaux de muscles denses, derrière, et l’avant cartilagineux. Je savais comment faire. Comme avec les porcs.

Il ne bougeait pas. Alors j’ai souri. J’ai posé mon pied nu contre son crâne, le gauche, l’orteil contre la tempe, sur le creux de la tempe, là où les muscles s’insèrent. En même temps, très vite, j’ai poussé la lame jusqu’à ce que la pointe ait pénétré d’un demi-centimètre dans sa gorge, d’abord en biais pour inciser, puis en redressant. Il s’est réveillé, il a ouvert les yeux. Et il a tremblé, en essayant de parler. Moi, j’ai souri.

Pendant qu’il pleurait et bafouillait ses dernières supplications, j’ai commencé à lui masser la tempe, du bout de l’orteil. Une impulsion. Et j’avais vu des salopes le lui faire, je crois qu’il aimait ça. Masser en tournant lentement, comme si chaque détour assumait une importance cruciale, comme si on marchait sur un rasoir à nu. Lui, il s’est mis à verser des larmes. Alors j’ai cessé de sourire et j’ai frappé.

C’était très précis, je savais exactement comment faire, je m’étais renseignée. J’ai d’abord poussé à fond la lame, comme si je frappais d’un coup de poing, à deux mains, sans prévoir de m’arrêter nulle part. Sa gorge arrêterait mon coup bien assez tôt. Il n’y a pas de garde, sur un couteau de cuisine. Mes paumes ont tapé contre la peau. Je pensais que le sang giclerait. Il n’a pas giclé. J’ai tapé sur de la peau sèche et flasque. Le sang a coulé tout de suite par l’autre côté du cou. Lui, il a crié, mais comme en se retenant, et tous ses muscles se sont crispés.

Je savais qu’il me fallait un vrai couteau de chasse. J’aurais eu fini en un instant, si j’en avais eu un. Trois allers et retours de lame dentée, vers l’avant du cou, pour détruire les tissus, réduire le réseau sanguin à l’état de charpie, et lui couper ce putain de larynx, qu’il cesse de crier à mi-voix comme ça. Mais j’avais une lame lisse, et la force d’une fille de treize ans. Quand j’ai vu le sang couler en beau ruisseau propre sur l’oreiller, sans presque avoir le temps de l’imprégner, tout s’est emballé. Mes dents se sont mises à grincer les unes contre les autres. J’ai cisaillé, cisaillé, de haut en bas, j’ai frappé et frappé encore, sans laisser la lame sortir de la plaie, en poussant vers la glotte. J’ai tout fait pour couper ce putain de larynx fibreux, élastique, cette saleté qui gargouillait des plaintes et des supplications désespérées, merde, tout fait. Pas réussi.

C’était très sale, vous savez. Il y avait un profond dégoût dans chacun de mes coups. Mais c’était aussi de plus en plus jouissif. Je ricanais en le saignant.

Après une dizaine de coups, il a cessé de se débattre efficacement. Il tremblait, il sursautait, mais au hasard. Ses bras s’écrasaient contre sa poitrine, ses jambes se détendaient, se recroquevillaient par à-coups, ses yeux commençaient à se révulser. Comme si on l’essorait, dans tous les sens. Mais c’était curieux. J’ai repensé, après coup, qu’il bougeait comme un diable, mais qu’il y avait un endroit, dans son corps, qui restait immobile, et c’était sa plaie. Sa plaie ne bougeait pas. Elle restait fixe. Offerte et impuissante. C’est l’image que je garde. Sa plaie qui disait oui.

Quand il a eu fini de se débattre et qu’il n’a plus eu que des mouvements réflexes, j’ai retiré le couteau de sa gorge. Du sang est sorti, encore un peu. Il a coulé très longtemps, je crois. Je ne sais pas. Il a bruissé très longtemps, aussi, comme une baudruche remplie de glaires. Un son aigu et grouillant de sang et de chair. Je ne sais pas s’il voulait parler ou s’il se vidait juste. En tout cas il ne bougeait plus, pas même les yeux. Alors je suis descendue du lit.

C’est répugnant, tout de même. Il n’a même pas su mourir d’une mort propre. Il est mort sans que je puisse savoir même, exactement, quand il mourait. Il est mort en se vidant. Depuis sa naissance il se vidait. J’ai juste arraché le bouchon de la bonde. Il a coulé plus fort et puis, après quelques minutes, il n’a plus coulé. Il était purgé.

Moi je mourrai d’une mort nette. Je serai vivante, puis morte. Moi je suis déjà vide, vous savez.

- Vous ne m’avez pas vraiment dit ce qu’il y avait à l’intérieur de votre esprit.

- Ah, d’accord, j’ai pas répondu à ta question alors tu reviens au point de départ. J’ai parlé pour personne, comme toujours. Bon. Il y avait une grande fatigue, à l’intérieur de mon esprit. T’es plus respectueux que l’autre mais t’es vraiment très con, toi.

- … Passons. Je ne peux pas vous aider si vous ne le voulez pas vous-même. Passons. Vous m’avez dit par contre que vous « saviez » comment faire. Vous le maintenez ?

- Je savais comment faire.

- Vous en êtes certaine ?

- Je savais comment faire. Comme pour les porcs.

- Je le note. Je vous remercie.

- De rien. Et maintenant tu m’envoies en taule, et on met le mot « fin ».

Première litanie

Je ne veux pas me taire, revenue de tout ça je ne veux pas me taire, tout bien compté, je ne veux pas. Ou non : je ne peux pas.

Il n’y a plus rien à jouer, il n’y a plus qu’à chanter, pleurer et supplier ce qui prendra nom Dieu, ou Maman, ou quelqu’un, au bout du dernier bout de mon dernier lambeau de ma dernière voix, le dernier jour, celui que l’on me fixera et plus jamais celui que je me fixerai, moi, le jour ou je mourrai d’avoir trop attendu, moi, attendu ce qu’il faut pour faire une belle mort et supportable morte. Il n’y a plus qu’à se plaindre et plus qu’à supplier, sachant que tout est dit, supplier que l’on cesse, lorsque tout continue, que l’on retourne enfin là, au blanc paradis lisse du premier sein battant de chaleur douce et pure.

Alors que l’on sait bien que les foetus sont sales.

On a vécu et l’on a survécu, on attend réconfort et le confort étal où tout cesse et se perd. On espère en les marges, les marges de la vie, vivre comme un poème et silence alentour.

Alors que l’on sait bien que la vie est en boue.

Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or, il disait, le poète, il disait faire un or tombé sous un fer strict, mais son or n’était que la poussière de l’encre, le grattement fibreux de la plume au papier, le bruit sale et liquide de pharynx oublieux de leur chair. On emballe des vies mais la vie est en boue. Il n’y a plus rien à jouer, il y aurait à chanter, pleurer et supplier que les mots s’accomplissent.

Il n’y aurait qu’à mourir.

Mais on a découvert qu’on vivait en Faiblesse.

Seconde litanie

Faiblesse est mon pays et mensonge sa langue.

Un mensonge assumé qui déchire les peaux d’un cerveau plein d’étoupe. Faiblesse est mon pays et je l’habite entière, je l’emplis tout entier, je suis Faiblesse et porte un pays qui est mien comme on porte sur soi le costume du corps, je suis Faiblesse et porte un pays qui est moi ; et mensonge ma langue. Mensonge est mon organe, mensonge est langue et lèvre et nerf de ma bouche aux tréfonds du cerveau, et je connais mensonge comme on connaît son nom.

Non je ne mourrai pas parce que je ne veux pas, je ne veux pas mourir, revenue de tout ça je ne veux pas mourir, tout bien compté, je ne veux pas. Ou non : je ne peux pas.

Je mens et me complais dans ma faiblesse veule, oublieuse d’hier, je mens et je m’oublie dans l’espoir d’autre chose, dans l’alcool et les sens et la foi qu’on a besoin de moi. Je mens et je survis et je reste foetus.

Il faudrait dire non, elle savait Antigone qu’il faudrait dire non, il faudrait s’en aller quand on se voit bientôt, quand on se voit déjà, quand on se voit trop laide, salie, molle, comme une main s’en irait de son corps trop vil pour être sien. Ronger le vieux poignet qui attache au passé, dire non et migrer dans le Blanc. Il faudrait dire non et puis s’en aller vivre en Blanc comme en pays natal, mais on ne peut partir, la main coupe ses veines et ses propres artères mais, peu à peu, mais, au fur et à mesure, mais, le sang reflue et fuit sur le sol et la force avec lui, et la main reste là, pendue, comme pendant hors du temps. Il n’y a plus rien à faire, elle a perdu son rôle, son texte est oublié, elle n’a plus rien à jouer, désormais elle n’a plus que chanter et pleurer.

Il y aurait supplier qu’une autre main l’accouche. Elle lui dirait oui. Faiblesse est son pays. Mais elle n’ose y songer. Faiblesse est son pays.

Il y aurait m’enfuir et jamais ne cesser de m’enfuir, jour après jour je sens qu’il n’y a plus que fuir, mais jour après jour au soir je m’arrête et contemple le chemin parcouru, et jour après jour je vois, Faiblesse est mon pays et je l’habite entière, et l’emplis tout entier et porte mon pays comme on porte sur soi la tragédie du corps.

Je fuis comme on implose. Je ne fuis même pas.

Il n’y a plus rien à faire et Faiblesse est ma croix ; il n’y a plus qu’à mentir.

Litanies de [222], Remix.

(publication originale ici)

Je ne veux pas me taire
Revenue de tout ça je ne veux pas me taire
Ou non : je ne peux pas.

Il n’y a plus rien à dire, mais seulement gémir
Pleurer puis supplier ce qui prendra nom Dieu
Ou Maman, ou Quelqu’un

Au bout du dernier bout de mon dernier lambeau
De ma dernière voix dans ma gorge serrée
A mon tout dernier jour.

Je ne veux pas me taire
Revenue de tout ça je ne veux pas me taire
Ou non : je ne peux pas.

Il n’y a plus rien à vivre, mais seulement subir
Attendre ce qu’il faut pour faire une belle mort
Et supportable morte

Et d’ici-là rêver au lent paradis lisse
Du premier sein battant de chaleur douce et pure
Alors que l’on sait bien

Que les fœtus sont sales.

Je ne veux pas mourir
Revenue de tout ça je ne veux pas mourir
Ou non : je ne peux pas.

Mais puisque l’on sait bien que la vie est en boue
Il n’y aurait qu’à partir – mais on a découvert
Qu’on vivait en Faiblesse.

Faiblesse est mon pays, et je l’habite entière
Je suis Faiblesse et porte un pays qui est moi
Et Mensonge sa langue.

Je ne veux pas mourir
Revenue de tout ça je ne veux pas mourir
Ou non : je ne peux pas.

Je mens et me complais dans ma faiblesse veule
Oublieuse d’hier, je mens et je me perds
En l’espoir d’autre chose

Je m’oublie en l’alcool et les sens et la foi
Qu’on a besoin de moi – moi Faiblesse accroupie
Alors que je sais bien

Que les fœtus sont vils.

Il faudrait dire non
Elle savait Antigone qu’il faudrait dire non (mais)
Faiblesse est mon pays.

Je fuis comme on implose. Je ne fuis même pas.
Il faudrait s’en aller quand on se voit trop laide
Molle vile et salie

S’en aller vivre en Blanc comme en pays natal
En une marge étale où tout cesse en silence
Mais les fœtus sont veules.

Il faudrait dire non
Elle savait Antigone qu’il faudrait dire non (mais)
Faiblesse est mon pays.

Soir après soir je vois le chemin parcouru,
Quelques pas piétinés dans la boue sans mémoire :
Je ne fuis même pas.

Faiblesse est mon pays et je l’habite entière
Et porte mon pays comme on porte sur soi
La tragédie du corps.

Je vis comme on avale.

Je fuis comme on implose.
Il n’y a plus rien à faire et Faiblesse est ma croix.
Il n’y a plus qu’à mentir.

Je fuis comme on implore.
Il n’y a plus rien à dire et Mensonge ma voix.
Il n’y a plus qu’à gémir.

Je fuis comme on déplore.
Redevenue fœtus, la boue pave ma voie.
Il n’y a plus qu’à vomir.

{ad lib.}

« Dialogues » et « Litanies » de [222] (2/3), par Jean-Baptiste Navlet

Jean-Baptiste Navlet est adepte des voies tlöniennes de la littérature, en pensée comme en actes. Ainsi a-t-il créé un auteur fictif, [222], auteur de dialogues et litanies fictifs. Lors de la première publication (à lire sur le site La Zone), ce jeu de masques n’a pas été révélé et donna l’occasion de voir l’abord tragiquement psychologisant et empathique de la plupart des lecteurs.

Les Dialogues et Litanies de [222] paraîtront ici en trois fois ; voici la deuxième partie.

Quatrième dialogue

- Tu pourrais y retourner.

- Non.

- Si, tu es presque capable de marcher seule et de te débrouiller ; tu pourrais essayer.

- Je ne veux pas.

- Tout le monde est là pour t’aider : les professeurs sont au courant, les surveillants aussi ; si tu as un malaise, ils s’occuperont tout de suite de toi.

- Et la cantine ? Si tout le monde est prévenu, ça va se transformer en gavage. Les oies, je les emmerde. Les humains aussi. J’irai pas bouffer leurs graisses sous leurs regards moralisateurs.

- La cantine, c’est prévu : une infirmière viendra te voir, et elle te fera manger selon les conseils des médecins. Tout comme ici. Rien ne changera, tu vois. Essaie, au moins.

- Je vais aller à part, avec mon infirmière, et bouffer de la merde sans goût, sur-protéinée, hyperglucidique, insipide ; je vais dire aux autres : « attendez, il faut que j’aille suivre mon traitement pour redevenir comme vous, parce que les médecins pensent que je suis une sous-humaine et que je dois rattraper votre niveau de merde et votre faiblesse. Les patates et le ragoût de cœur, c’est trop bon pour moi ». Va te faire mettre, papa.

- Tu sais très bien que les insultes ont cessé de marcher sur moi depuis bien longtemps.

- Je sais très bien que tu as perdu toute fierté depuis bien longtemps. Presque ta naissance. En tout cas, au moins dix ans.

- Tais-toi.

- Non. Tapette.

- Bon. N’essaie pas de détourner la conversation. Lundi tu iras au collège, comme les autres, et tu suivras les cours toute la journée. Le soir, on verra comment ça s’est passé.

- Lundi, j’irai au collège, puis j’en ressortirai aussitôt, quand tu seras parti, au pire à dix heures ; je me cacherai dans la ville, et le soir, j’irai près du canal, et je me vendrai à n’importe quel vicelard. Je refuserai le préservatif, j’accepterai tout pour quinze euros, au besoin je le suivrai chez lui pour la nuit ; il en aura pour son argent. Je lui montrerai combien l’intérieur des joues est tendu chez moi, comment il pourra sentir son gland à travers, en caressant l’extérieur de ma peau ; je lui ferai voir combien mes seins sont sensibles, aussi sensibles qu’ils sont inexistants, et comment les pointes réagiront à sa langue ; je lui…

- Tais-toi !

- je lui ferai toucher mon anus très tôt, très tôt dans la soirée, presque avant toute chose, en passant, en lui prenant sa main, sa main deux fois plus grosse et six fois plus lourde que la mienne, en laissant glisser son index sur mes sphincters, sans plus, juste pour sentir combien je suis serrée, combien je suis propre, combien je suis douce, combien mon cul est fait pour être violé, combien il ne sert plus depuis longtemps à rien d’autre, ou presque. Je lui ferai sentir très vite, en passant, pour qu’il imagine ensuite, pour laisser monter les phantasmes en lui, pour le préparer. Parce qu’il devra être dur, vraiment dur, pour me la mettre.

- Tais-toi tu n’as pas le droit !

- Je lècherai aussi son corps, surtout son visage, surtout ses joues et sa bouche, parce que ça me donnera la nausée, de sentir sur ma langue ces lèvres grasses et cette haleine d’alcool, et parce que ça lui donnera envie de faire de même, de me prendre, de me bouffer, de me sucer jusqu’à la moelle, et parce qu’en lui léchant la bouche, moi petite, lui très grand et très large, je serai à portée de ses mains, de ses doigts, pour qu’il me fasse ce qu’il voudra me faire. Je le grifferai aussi, pour lui montrer combien il peut se déchaîner avec moi, combien il peut me rendre au centuple mes égratignures. Pour tout, c’est moi qui aurai commencé. Je continuerai, je pousserai, j’inventerai, je l’exciterai, jusqu’à ce qu’il me dise une pauvre réplique comme « t’en veux hein salope », ou « tu la veux », ou « vas-y écarte maintenant », ou n’importe quoi ; alors je dirai les phrases les plus vulgaires, je les crierai, pour qu’il s’oublie et qu’il me détruise le plus vite et le plus fort possible. Je l’obligerai à m’enculer, après quelques mouvements ; puis je l’obligerai à jouir une première fois au fond de mon vagin. Je suis peut-être nubile, tu sais. J’espère. Puis il s’endormira. Puis je le réveillerai, en l’aiguillant avec mes ongles et en le branlant doucement. Et je recommencerai. Et je ferai en sorte qu’il me jouisse dedans, encore. Et encore. Et encore. Jusqu’à ce qu’il me jette à la rue ; à moins qu’il me garde chez lui jusqu’à ce qu’il m’ait finie. Une esclave sexuelle volontaire et qu’on n’a même pas besoin de nourrir. Le rêve.

- Tu es folle. Tu es stupide. Tais-toi. Pauvre conne. Tout ça pour un jour d’école.

- Mais mon pauvre papa, enlève tes mains de tes oreilles et écoute-moi, il est pas beau, le destin de ta fille ?

- Tais-toi. D’accord. Pas d’école. L’hôpital, et tu y resteras tant qu’il faudra. Enfermée ici et forcée à vivre comme JE l’entends. C’est comme tu veux. Tant pis pour toi.

- Ah, nous y voilà mon petit papa. Va te faire mettre, à présent. J’ai un médecin à sucer.

Cinquième dialogue

- J’aime rester là longtemps, presque inerte, abandonnée, seulement retenue par la tension de mes yeux vers le mur, vers le coin entre le plan du sol et celui du mur. Comme si je me carrais contre le point le plus loin de moi, de mon regard, pour me repousser en arrière, me maintenir en arrière du mur, éviter la chute en avant. Jamais je n’arrive à m’empêcher de baisser les yeux vers ce coin. En bas, et un peu à gauche.

- C’est ça que tu fais quand tu t’enfermes ? Mais ton père croyait que…

- Que je vomissais. Mon père est un connard. Mon père n’a aucune élégance. Il le sait, que je chie pas, alors il se dit que je dois chier autrement. Le vide, connaît pas. La pureté, connaît pas. Faut qu’y ait un truc qui gicle ou qui s’écrase par terre, pour lui. Ce porc. Viscère.

- Ses représentations sont différentes. Les tiennes sont différentes. Chacun les siennes. Mais continue.

- Je reste là et je me laisse tomber, dans le vide. Je suis assise, et j’attends, non, je n’attends même plus, je crois que je m’en moque. Je suis là, ça, j’en suis consciente, d’une conscience transparente, pure comme de l’eau claire. Mais je tombe en moi, à l’intérieur de moi. Je tangue et je me laisse m’effondrer au-dedans de moi.

- Le docteur dirait que c’est probablement un effet de ta tension qui chute encore un peu plus, quand tu t’abandonnes comme ça.

- Il aurait sûrement raison. Je l’aime bien, et toi aussi je t’aime bien. Vous êtes logiques. Vous êtes mécanistes. Vous avez raison.

- Peu importe. Continue.

- J’attends et je me sens ailleurs, à l’intérieur de moi. Je vois tout depuis quelques mètres en-dedans de mes yeux. Comme si je voyais les murs qui bordent mon champ de vision, un champ de vision en forme de fin de tunnel gris et sourd. Mais je domine ces sensations. Lorsque je décide de cesser et revenir, ou lorsqu’il le faut, tout redevient opaque et tangible, les sons cessent de flotter, et s’aglomèrent comme une colle, autour de ma tête. Le mur reprend sa texture, redevient solide et impénétrable. Avant, il était perméable et cotonneux. Mon bien-être vient… de l’inutilité de ce que je fais, je crois. Je me pose sur la cuvette, et j’attends. Et rien ne viendra. C’est sûr. C’est couru d’avance. Je suis vide. Mes entrailles sont plates comme des lacets de peau. Et tu sais, je ne sens rien. Mon anus ne sent rien. Ou une sorte d’odeur douceâtre d’intérieur de corps. Celle des abdomens qu’on ouvre au scalpel. Celle des salles d’opération pendant l’acte. Celle des ventres de chattes qu’on stérilise. Je reste là, et j’attends, et rien ne vient, fatalement, naturellement, rien ne vient, pas même une odeur. C’est rassurant comme quand tes parents te regardent avec un air de satisfaction, tu sais. Tu as bien fait ce que tu devais faire. C’est bien. Mais… ce regard-là, mais propre. Pas sale. Propre. Pas d’odeurs, rien qui gicle ou qui s’écrase au sol. Juste le parfum de l’intérieur d’un cadavre, propre. Translucide et propre. Vide. Enfin vide. Je resterais des heures, assise là, vidée, enfin vidée. A me laisser tomber en moi et à me voir propre. Vidée. Lavée. Plus jamais je mangerai. Je suis propre. Plus jamais.

Sixième dialogue

- Tas de fils de pute de bouffeurs de merde de la merde qui vous graisse le fond des chiottes tas de putain la merde qui laisse une coulée jaune de salopes que des salopes et que des fils de pute avec leurs queues gluantes et leurs coulées de sperme jaunâtre tout ça c’est jaune et crade ça pue tu comprends, ça pue, je les hais ! Des veaux des porcs des porcs graisseux et leurs naseaux gluants frémissants couverts de coulées de morve jaunâtre et de glaires giclées de leur bouche à bouffer la merde de leurs mère de leur père bouffer la merde de leur fille à même son cul sales merdeux putain de chiotte je les hais, tous autant qu’ils sont je les hais, je leur vomis dans la gueule, je leur tors le bide je l’essore je leur écrase la tronche au pilon je les fais cuire dans leur huile jaunâtre sales fils de pute Gabriel toi tu comprends. Je les crâme à ta gloire en ton honneur pour toi mon acier mon homme et toi ma lame. Je les offre à ton pur et ton sec. Je les HAAAAAAA LÂCHE-MOI PUTAIN SALOPE

- Laisse-toi faire, on est cinq, ça suffit maintenant, tu trembles comme une dingue ! Mais pique-la, toi, t’attends quoi, qu’elle mousse par le nez ??

- JE VOUS ENCULE JE VOUS ENCULE AVEC MON POING JE VOUS HAIS TAS DE GLAIRES, JE VOUS DETESTE, TAS DE FIENTE, DECHETS, JE VOUS CHIE MA HAINE AU FOND DE LA GORGE, AH CA FAIT LONGTEMPS QUE J’AI PAS CHIE, CA VOUS MANQUAIT TELLEMENT, BEN VOUS ALLEZ ME GOÛTER LE CUL ET LES ENTRAILLES, PORCS, SALES PORCS !

- Mais tenez-la, tenez votre fille, bon sang !! Vous croyez quoi, que vous allez la casser ? Tenez-la, bordel !

- Je suis calme.

- Tu… Comme ça tout à coup, tu nous pète tout, et là tu t’arrêtes en deux secondes ? Chier.

- Vous êtes fort peu polie, madame. J’en réfèrerai à vos supérieurs hiérarchiques. J’ai que ça à foutre, ici, depuis qu’on m’a enfermé, faire chier le monde. Croyez bien à l’assurance de ma filledeputitude. J’en connais un rayon. Hein Papa. Vous allez morfler.

- Tais-toi !

- Ah mais mon petit papa, c’était tout à l’heure qu’il fallait se fâcher tout rouge, tapette. Maintenant c’est un petit peu facile, quand j’ai à nouveau les sangles de contention que je me suis laissé remettre. Pédale. Ca te ressemble bien, ça. Je vous ai raconté, à vous, madame ? Comment il

- TA GUEULE ! Tu veux encore tout casser autour de toi, c’est ça hein ? T’en as pas assez fait ? Tu veux encore me foutre en l’air ? Ta mère ça t’a pas suffi ? Maintenant c’est moi, jusqu’à ce que je me foute en l’air ?

- Et lui il a pas de sangles. Ah mais ouais. Lui il mange. Je suis conne. Et il a une queue qui suinte du jaunâtre. Ah ben oui. Bon maintenant foutez-moi la paix, cassez-vous. Toi la grosse fais-moi ton injection, je suis sage, j’ai l’habitude d’être sage quand on m’injecte des trucs, j’ai été bien éduquée sur ce coup-là. Voiiiilà. Ca y est. Maintenant cassez-vous tous.

- Ma fille, pourquoi tu fais ça… Tu nous fais du mal, ta mère et moi…

Septième dialogue

« Lorsque je me sens belle, je n’ai plus rien à dire. Lorsque mon corps entier vibre en accords mineurs et que j’aurais envie d’ouvrir en grand mes lèvres et d’écarter mes bras, et de cambrer ma nuque jusqu’à presque la rompre, lorsque je veux m’ouvrir et m’offrir à l’espace, alors les mots s’en vont. Alors personne n’est là. Tu sais ? Le plaisir d’exister est la pire des souffrances. Tu en deviens muette. Personne ne te partage. Pas de récit, non plus.

Mais cette cambrure, c’est drôle : c’est la même attitude que lorsque je me prostre, accroupie dans un coin, les yeux creux et plongés dans les creux des genoux. Mais renversée. Je me prostre à l’envers. Comme si le malheur me refermait en boule, comme si le bonheur me retournait en cercle, dos cambré, nuque tordue en arrière comme ces squelettes d’oiseaux ou les charognes sèches, yeux révulsés. Mais fermée, encore. C’est tragique.

Tu t’en fous, hein. Tu dis rien. T’as raison.

- Mais non, je t’écoute, mais je ne sais pas quoi dire, moi…

- Tais-toi. Je sais bien que quand je parle, je ne parle plus qu’à Gabriel. Lui seul m’écoute. Lui seul est toujours là. Et il acquiesce.

- Je…

- Casse-toi.

- Mais ! Je v…

- Casse-toi, j’ai dit. Laisse-moi crever.

- Tu ne vas pas mourir ! On…

- Je suis déjà crevée. Morte à ton monde. C’est ce que tous les vôtres refusent de comprendre. Le voir remet en cause leur réel tout entier. J’étais comme vous, un corps, doublé d’une volonté. Mais vous m’avez spoliée de mon corps, et salie jusqu’au cœur. A présent je suis propre, lavée : j’ai quitté mon enveloppe. Plutôt que de me battre je vous l’abandonne. Regarde. Regarde ça. Vous le maintenez en vie. Vous le forcez à se nourrir. Vous remplissez ses veines de choses jaunâtres et sucrées. Vous remplissez son cœur et ses muscles de produits compliqués, potassium, magnésium, et tous ces noms en -ium, quand il veut les fixer, lui permettent de battre. Moi je vous laisse presque faire – sauf colère. Je m’en moque. Je suis morte. Ce corps n’est plus en moi. Moi je flotte au-delà. Auprès de Gabriel. Je suis morte, Maman.

- Mais tu me parles tout le temps de l’efficacité du corps, de ton plaisir quand tu es légère, de tout…

- De mon plaisir à me sentir bientôt, très bientôt disparue. Je tends à l’infini. Je tends au poids zéro. Je suis morte et je me décompose – proprement. Pas comme ces porcs à graisse qui entretiennent des vers. Le jour où vous cesserez de pouvoir nier ma mort, parce que même mon cœur refusera vos drogues, mon cadavre sera presque propre. Presque, parce que j’étais humaine. Mais propre, parce que mes boyaux seront vides, translucides, élastiques, mes muscles atrophiés et réduits au strict minimum, au plus faible efficace, mon sang sera réduit à de l’eau claire ; ou presque.

Je suis belle. Mais va-t-en. Ma poitrine commence à trembler. Je vais devoir me taire ».

A suivre sur Les Suites du Phénix, jeudi : les Dialogues huit et neuf, puis les deux Litanies.